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La compagnie “les gens du quai” a donné un coup de
poing dans la programmation de la danse de la Biennale de Sarajevo
On ne doutait déjà pas que Révoltes ait été
la pièce essentielle dans le paysage des jeunes compagnies de danse
indépendantes montpelliéraines la saison dernière.
Autre chose était de la voir confrontée aux conditions très
difficiles que lui réservait Sarajevo, à l’occasion
de sa programmation pour la Biennale des jeunes créateurs de la
Méditerranée.
Dans cette pièce, l’acte insurrectionnel des Gens du quai
consiste à disputer le terrain de la danse avec les spectateurs
mêmes. Déstabilisés, ceux-ci sont, tour à tour,
happés ou rejetés au contact brusque et direct de la chorégraphie,
libres de s’y frotter ou pas. On y ressent des tensions extraordinaires.
C’est à même le béton, sur lequel ils se fracassent
sans barguigner, que les cinq danseurs ont évolué vendredi
20 juillet, sur l’ingrat parvis du centre commercial post-stalinien
de la place Skenderija. Livré à l’air libre de toutes
les incertitudes, le dispositif spatial de ces Révoltes, fort réglé
en fait, s’est confié à la houle urbaine, pour exploser
en salves d’acclamation.
Gérard Mayen, La Marseillaise
29 juillet 2001
20 juillet 2001 : Révoltes
devant les Lolitas de Sarajevo
Une lourde atmosphère d’orage montagnard balkanique écrase
le parvis du Centre commercial Skenderija, masse de béton caricaturalement
socialiste, cet après-midi d’été à Sarajevo.
Mais la tension a bien d’autres raisons d’être à
son comble parmi les danseurs de la compagnie montpelliéraine “Les
gens du quai“.
Lauréats de la Biennale des jeunes créateurs de la Méditerranée,
ceux-ci ont accepté de
montrer leur pièce, “Révoltes“ dans des conditions
extrêmes, qui pourraient en annihiler le sens. Certes – le
mot “Révoltes“ l’indique – il s’agit
d’un spectacle au combat. Il assène la violence au cœur
du plateau, dont il dispute âprement le territoire aux spectateurs
même, sans ménagements. Reste qu’il s’est tout
de même créé quelques mois plus tôt dans les
conditions idéales du grand studio Bagouet du Centre chorégraphique
de Montpellier ; et qu’il y a requis un dispositif plastique très
étudié, jouant savamment des paramètres de l’exposé
et du dissimulé, du proche et du lointain, de l’extérieur
et de l’intérieur.
A Sarajevo, “Révoltes“ devra éprouver la perte
de ce confort bien occidental, qui est aussi le lot des artistes radicaux.
Sans parler du péril du ciment brut, pour tout plateau offert à
ses chutes et à ses chocs rageurs, voici cette pièce abandonnée
aux quatre vents d’un recoin urbain informe. Sa machine à
tensions y paraît égarée, menacée de démembrement,
quasi privée de ses éclairages, de ses écrans, du
mobilier de son décor...
Mais l’inquiétude qui étreint la chorégraphe
Anne Lopez se redouble de questionnement éthique. La découverte
de la capitale bosniaque en quelques jours de manifestation officielle,
décrochée de son mythe médiatique, l’a laissée
désarmée. Ici, les habitants ne se jettent pas sur les cohortes
des visiteurs bien intentionnés d’après guerre, pour
leur narrer de saisissantes histoires de siège, et leur conter
de beaux espoirs de paix. La relation reste insaisissable. Et devant les
vitrines de marques des rues piétonnes, les jeunes citadines jouent
leurs soirées en insouciantes Lolitas, lèvres goulûment
arrondies sur les cornets de glace qui se débitent à la
tonne aux moindres terrasses.
Quelle réflexion décente sur la révolte, une jeune
artiste française va-t-elle prétendre exposer à pareil
public, dans pareil lieu historique ? Ici, il va s’agir d’intervenir
au fond de l’incertain. C’est autre chose qu’honorer
une date devant les abonnés avisés d’une saison de
danse.
D’ailleurs l’incompréhension s’empare des débuts
de la performance. Le service d’ordre officiel du festival tente
de s’interposer entre le public et les artistes. Il s’obstine
à recréer un espace scénique conventionnel, rejetant
les spectateurs derrière une ligne qu’il désigne en
montrant ses muscles. Des proches de la compagnie doivent à leur
tour maîtriser les gros bras, pour rouvrir le contact entre la foule
et les danseurs qui l’appellent. Ils s’y jettent, cognent
l’espace, fendent la place, bondissent et s’effondrent, happent
un rai de lumière, ou foncent dans un mur. Ils agrègent
des groupes, les dispersent, abandonnent le terrain, font pression, puis
le bombardent de leur course. La chorégraphie est aussi celle des
curieux, qui sont repoussés, attirés, qui fuient ou déambulent,
en se fixant, se protégeant ; attendant et vivant.
Le coup de poing artistique s’arrache à l’indifférence.
Emotion palpable, le sens circule, organique. L’ovation finale explosera
inlassablement. Si ce n’est dans celle des gens de Sarajevo, il
y aura bien un avant et un après 20 juillet 2001 dans l’histoire
des Gens du quai. C’était quand “Révoltes“
a dépassé le risque ; et retrouvé le sens d’une
manifestation collective. En réalité.
Gérard MAYEN
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