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LA VIOLENCE AU BORD DU PLATEAU

Les Gens du quai confrontent leur public à une expérience troublante et passionnante.

On n'évoque pas la révolte sans s'approcher de la violence. S'approcher de la violence : c'est l'expérience troublante à laquelle la compagnie des Gens du quai confronte son public dans "Révoltes". Public confronté à ses propositions en effet, plutôt que gratifié d'un spectacle.

Au coeur du vaste cube du studio Bagouet, les scénographes François Lopez et Céline Mélissent ont édifié une double grande boîte. Les loges d'une part, la régie son et image d'autre part, sont habituellement dissimiulées au regard du spectateur, et se situent aux deux extrémités opposées des salles de spectacle conventionnelles. Ici, les voici ramassées l'une contre l'autre, dans une grande boîte. A vue.

Habituellement, en amont de leur prestation, on attend des artistes qu'ils surgissent des loges de la scène. Ici l'inverse se produit : on les accompagne lorsqu'ils retournent s'y poser un instant, et on les y observe, en proie à l'absurdité du voyeurisme.

De la régie émane la musique de François Lopez, environnement total de murmures, souffles, rumeurs et grondements du syndrome urbain. Celui-là même qui affecte la masse des spectateurs, qui ondule dans la salle, pouvant s'y former en cercle autour des artistes, comme sur la Comédie ; et là soumise à la vidéosurveillance, avec reproduction de sa propre image sur les murs. En aval, c'est l'instantané médiatique.

Et les danseurs dansent. Anne Lopez, chorégraphe, participe au projet de mettre en crise le regard, qui caractèrise la "nouvelle tendance" de la danse. Même elle s'y distingue fortement : le plus souvent cette tendance réduit la danse à des formes minimales. Au contraire, celle des Gens du quai explose. Et elle se jette au contact des spectateurs, qui sont mis sur le même plan que les artistes. Spectateurs frôlés, écartés, voire quasi bousculés. Spectateurs libres de déambuler, s'arrêter, choisir leur angle de vue, se rapprocher de l'action, ou se mettre à l'écart des zones de turbulence.

Car avec hargne et rage contenues et pensées, les mouvements sont d'un engagement extrême ; surgissent, bondissent, fendent ; plongent, foncent. Se malaxent, se contorsionnent, s'entremêlent. S'aident de genouillères, se bardent de housses impressionnantes.

Que la danse soit une activité à risque, que la côtoyer soit un motif d'inquiétude plutôt que de ravissement, sont des propositions dont on ne sort pas indemne, plutôt essoré, d'un "spectacle" qui débusque les questionnements.

Cette violence est-elle ici réelle ? Ou seulement mimée entre les interprètes ? Etrangeté de cette situation. Le doute, voire le malaise, sont prenants, même s'ils s'épuisent à la longue, dans le cadre circonscrit de ce qui demeure une représentation ; et qui n'est pas la rue. Alors que rien ne leur interdirait d'aller plus loin, alors que se pose la question d'aller soi-même au contact des interprètes, les spectateurs se bornent à se déplacer sur le plateau.

Ce que faisant, le public crée sa propre chorégraphie, rappelant parfois les processions d'accompagnement de la Passion du Christ. Dans ces représentations de la violence, quel lien subtil court sous la civilisation, entre ces antiques rituels et les actuelles messes du 20 heures ? C'est une des foisonnantes questions que fait ressortir la courageuse et passionnante exploration des Gens du quai.


Gérard Mayen, Midi Libre
1er décembre 2000

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